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ÆLRED DE RIEVAULX
 

Le temps du Carême qui nous achemine vers Pâques, nous est donné pour que, contemplant le grand amour du Christ à notre égard, nous nous efforcions de lui traduire en retour notre amour, en le préférant à l'amour de nous-mêmes que nous procure de petites satisfactions sensibles, et surtout notre volonté propre. C’est à quoi nous invite Aelred de Rievaulx, qui, avant d’être abbé, a commencé à former les novices qui lui étaient confiés.


LE JEÛNE DU CARÊME

 

Parlons du jeûne qui nous est rappelé en ce temps, avec plus de solennité et d'insistance. De fait, il y a un jeûne du corps, un jeûne des sens, un jeûne des actions, un jeûne de l'esprit.

Il y a jeûne du corps quand l'estomac est soumis à des restrictions sur la nourriture corporelle. Il y a jeûne des sens lorsqu'est retiré à nos sens le plaisir auxquels ils étaient accoutumés. Il y a jeûne des actions, lorsque le mors du repos est imposé à notre bougeotte et à nos occupations multiples. Enfin il y a jeûne de l'esprit lorsque nous délivrons notre cœur des pensées vagabondes et nuisibles.

Quoi donc, le goût se délecterait de nourritures, et il n'y aurait rien pour procurer du plaisir à l'œil ou à l'oreille ? Bien au contraire, parfois même un regard de curiosité ou de convoitise, une parole inutile ou nuisible, procurent à la vue ou à l'oreille un plaisir bien plus misérable que n'en procure au goût une nourriture savoureuse et bien assaisonnée ! Il en est beaucoup en effet, qui ne trouvent pas moins de plaisir à des conversations inutiles ou à des occupations extérieures qu'à manger une nourriture agréable. Comme l'esprit se repaît agréablement d'une pensée vaine ou défendue, comme il savoure avec délices les investigations sur la vie du prochain ! Comme il s'engraisse de ses propres louanges et de la critique d'autrui ! Je laisse à votre expérience d'en juger ! C'est pourquoi nous est imposé le jeûne universel de tous les plaisirs nuisibles, comme saint Benoît nous le dit dans sa Règle : "Qu'il retranche à son corps sur la nourriture et la boisson, sur le sommeil, le bavardage, la plaisanterie".

Aussi, frères bien-aimés, ne nous contentons pas du jeûne des juifs, qui fut repoussé par le Seigneur, car c'était un jeûne du ventre et non de l'esprit. Le prophète lui demandait : "Pourquoi avons-nous jeûné et ne l'as-tu pas vu ? Pourquoi avons-nous humilié nos âmes et l'as-tu ignoré" ? Aussitôt la parole du Seigneur lui répond et dénonce la raison pour laquelle il a rejeté leur jeûne : "C'est qu'en ces jours de jeûne, l'on trouve votre volonté propre". Cette sentence me terrifie, je l'avoue, elle fait frémir tous mes os ! Dieu ne regarde pas le jeûne de celui qui fait sa volonté propre ! Qui ne tremblerait ? Et c'est bien vrai, frères, aucun jeûne n'est plus agréable à Dieu que le jeûne de sa volonté propre ! Car aucune nourriture n'est aussi douce au cœur, aussi délicieuse, aucune ne donne autant de vigueur et de joie à l'âme que l'attachement à sa volonté propre ! Quels labeurs n'embrassera pas volontiers la volonté propre ? Du moment qu'on l'a en vue, c'est à peine si l'on sent la faim de l'estomac, la fatigue du travail manuel, l'austérité qui vient du nécessaire. Il est actif à tout labeur, prompt à tout effort, léger et allègre en tout, celui qu'engraisse la nourriture de la volonté propre ! Assurément c'est une douce nourriture, mais une nourriture empoisonnée ! Quoi de plus néfaste qu'elle ? "Pourquoi avons-nous jeûné et ne l'as-tu pas vu ? "C'est, répond le Seigneur, qu'en ces jours de votre jeûne, j'ai trouvé de la volonté propre". Oui, quoi de plus néfaste que ce qui détourne de nous les regards de tendresse de Dieu et fait ignorer ce que nous faisons à celui qui sait tout !

Si ce que je dis là est ma pensée personnelle, qu'on la dédaigne, qu'on s'en moque, qu'on la rejette ! Mais si c'est la pensée du Seigneur, exprimée non pas en énigmes, mais en langage clair, qu'on l'écoute, qu'on en pénètre le sens. Et qu'on y prenne garde !

    Sermons inédits : "Du jeûne du Carême" p 55-56.

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AUJOURD'HUI...

HOMÉLIE POUR LE 4ème DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE

 

Chers frères et sœurs,

« Quand Jésus vit toute la foule qui le suivait, il gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent. Alors, ouvrant la bouche, il se mit à les instruire. »

Solennelle introduction ! Au Sermon sur la montagne, aux termes choisis et chargés de sens. Pour un lecteur ou un auditeur averti de L’Ecriture, il n’y avait pas à se tromper… «Toute la foule qui suit Jésus» évoque l’Exode du peuple au désert.  « Jésus gravissant la montagne » c’est  Moïse au Sinaï, et Jésus assis en position de maître, c’est  l’enseignant le législateur qui remet au peuple la Loi de Dieu.

Mais oui, Jésus ici est le nouveau Moïse, nous dit saint Matthieu. De même que Moïse au Sinaï avait reçu les tables de la Loi, charte de l’Alliance entre Dieu et son peuple, de même ici Jésus, nouveau Moïse, promulgue sur la montagne la Loi nouvelle. (laissons aux guides touristiques l’illusion d’avoir repéré le « mont des béatitudes » en surplomb du lac de Tibériade. Ce genre de commentaire éloigne d’une juste vision de la foi des apôtres.)

Les Béatitudes, ce texte immense, commenté de générations en générations, aimé de tout homme épris de vérité, en quoi est-il si nouveau, que nous dit-il finalement ?

Quel est-il au juste, ce texte ? L’exposé d’un idéal magnifique mais inaccessible, une nouvelle loi aux obligations contraignantes? Une morale à observer attentivement ?

Eh bien non ! Rien de tout cela. Si les « Béatitudes » entraînent un certain comportement – sans aucun doute - ce qui est exposé ici comme un programme, n’est pas une morale universelle que tout le monde pourrait comprendre. Ce qu’elles nous disent avant tout c’est l’expression la plus parfaite de la manière d’être de Jésus, et de sa mission.

Il apparaît en effet, à une lecture attentive, que Matthieu révèle ici par le biais des Béatitudes, un visage : celui  du Fils de Dieu tel qu’il est apparu en ce monde ; mais  il nous révèle en même temps un second visage, celui de Dieu lui-même, et aussi un troisième : celui de l’homme.

Matériellement Jésus n’a pas « dit » les béatitudes à la manière d’un Maître de sagesse, il les a vécues. Elles ressortent de son quotidien, des choses rencontrées au hasard des circonstances les plus simples, comme de ses heures les plus tragiques. Concrètement nous avons là les traits essentiels de sa personne.

Celui dont toute l’existence a été animée d’un « souffle de pauvre », celui qui a mis toute sa confiance en Dieu, cet anawim bienheureux annoncé par les prophètes, c’est lui… Le non-violent contre qui toute la violence du monde se déchaîne et se brise, c’est lui… C’est lui celui qui a faim et soif de la justice, jusqu’à ce que, mourant de soif il l’ait apporté au monde. Celui qui révèle et réalise sur terre la miséricorde du Père, le cœur pur qui a tué la haine dans son corps, c’est lui.

Sous tous ces rapports il est l’heureux, le bienheureux parce qu’il incarne parfaitement le salut pensé par Dieu pour la joie du monde.

C’est la personne de Jésus d’abord qu’il faut contempler dans les Béatitudes nous dit St Matthieu, soulignant aussi, par là, dès son prologue à la grande prédication de Jésus, que l’être du Sauveur, sa vie, sa parole, sont un.

Mais les Béatitudes nous révèlent aussi un second visage.

« Qui me voit, voit mon Père » Si Jésus-Christ, le Fils de Dieu est l’anawin attendu, annoncé par les prophètes, le Père l’est également, anawin. Démuni, vulnérable, comme l’est l’amour d’un père, l’Amour en Dieu  ne peut être autrement que pauvre nous dit l’évangéliste St Matthieu.  De quelque façon, le Père aussi « croit tout, espère tout, supporte tout ». 

Il y a enfin un troisième visage : celui de nous au futur, celui de l’homme qui vient.

 Car si Jésus s’est dit à nous, s’il nous a révélé le fond de son être, c’est pour que nous ayons l’audace de devenir ce que nous sommes (comme a dit St Augustin).

Ce serait trahir le Christ - et nous trahir nous-mêmes - de l’adorer à distance, en  témoin « dégagé » regardant avec un prudent recul un portrait du Christ magnifique mais ne nous concernant pas vraiment. Non, les Béatitudes sont proposées à tout chrétien. Si nous les laissons éclairer ce qu’elles nous révèlent sur nous-mêmes, elles apparaissent comme un authentique chemin d’humanité. Jésus a incarné ce chemin en son temps, il nous invite à le réincarner à notre tour. Les Béatitudes sont la route de l’homme, de tout homme en réalité, la condition et l’expression de son accomplissement. Créé à l’image du Dieu au cœur pauvre, doux et humble, l’homme, tout au long de son histoire est convié à s’achever dans sa parfaite ressemblance.

Charte de la nouvelle Alliance, révélation du visage de Dieu et de celui de l’homme, les Béatitudes sont incompréhensibles et impossibles à l’homme seul, bien sûr, mais elles deviennent peu à peu possibles à l’homme qu’habite l’Esprit communiqué par le Père, à ceux qui sont devenus ses fils dans le Fils unique.

Une multitude de saints les ont vécues. Le livre que nous lisons le soir au réfectoire : « Les saints de la génération Jean-Paul II » en est une impressionnante attestation. Les Béatitudes ne se vivent que par celui qui est plongé dans le climat pascal : elles naissent et écloses comme des fruits ensoleillés de tout homme ressuscité en Jésus.

    Frère Gabriel, moine de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LE 2ème DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE

 

Chers frères et sœurs,

Avons-nous écouté l'évangile d'une oreille distraite et habituée, ou bien sommes-nous disposés à le scruter avec attention ?

Jean-Baptiste, nous dit l'évangile, voyait Jésus venir à lui, et il dit : "Voici l'Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde." Mais comment a-t-il pu dire cela puisqu'il ajoute aussitôt après : "Je ne le connaissais pas."

"Je ne le connaissais pas; mais, si je suis venu baptiser dans l'eau, c'est pour qu'il soit manifesté au peuple d'Israël."

Sous nos yeux, Jean-Baptiste est en train de découvrir tout le sens de sa mission. Prophète, il sait qu'il l'est, lui qui a été mis à part dès le sein de sa mère pour être serviteur de Dieu. Il vit au désert, il se nourrit de sauterelles; ma foi, chacun ses goûts ! C'est au moins aussi bien que le prophète Elie qui attendait que les corbeaux lui apportent à manger !

Et puis, Jean-Baptiste appelle d'une voix puissante à la conversion; par sa parole et par sa vie, il attire les foules qui viennent se faire laver de leurs péchés. Jusque là, il n'a rien fait de bien nouveau : d'autres prophètes ont fait la même chose avant lui.

Et voilà que tout d'un coup sa mission prend toute sa dimension. Dans cet homme qui se présente à lui et qui a pour nom Jésus, il discerne le Christ, l'Agneau de Dieu tant attendu. Il voit ce que personne d'autre n'a vu : il voit l'Esprit descendre du ciel comme une colombe. "Je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau m'a dit : L'homme sur qui tu verras l'Esprit descendre et demeurer, c'est celui-là qui baptise dans l'Esprit Saint."

Le regard de Jean-Baptiste s'est éclairé en regard prophétique. Il découvre le sens de sa vie. Mais pour être ce voyant, il doit lui-même être habité par l'Esprit Saint qui va purifier son regard d'aveugle et lui permettre de voir.

Eh bien, ce que vit Jean-Baptiste, c'est bien ce que nous avons à vivre, nous chrétiens : n'avons-nous pas été baptisés dans l'eau et dans l'Esprit ? Nous qui sommes l'Eglise de Dieu, nous avons été sanctifiés dans le Christ Jésus. Notre regard ne s'est-il pas ouvert à la lumière de Dieu ? N'avons-nous pas à vivre selon l'Esprit de Dieu qui fait mûrir en nous son fruit ?

Il me semble qu'il est temps, pour nous, de reprendre conscience de ce que nous sommes : dans un monde où tout se fait à toute vitesse, où les images défilent à toute allure, où nous sommes assaillis d'un torrent d'informations, où la vie publique et privée des hommes politiques nous sont données en pâture, avons-nous assez de silence et de recueillement pour vivre à fond notre baptême ? Sommes-nous conscient de notre mission prophétique ? Avons-nous le regard assez clair pour discerner le vrai visage de ceux qui nous entourent ?

Si vous venez le dimanche soir à Cîteaux, vous pouvez participer au salut du Saint-Sacrement : dans un ostensoir, on expose l'hostie qui a été consacrée à la messe du matin et chacun adore dans son cœur le Christ ressuscité qui nous donne la vie. Pour peu qu'on ait la foi, on peut comprendre cela.

Mais avez-vous déjà pensé à faire la même chose quand vous sortez de la messe ? Ceux qui vous entourent, ne pouvez-vous les regarder avec un regard de foi ? Eux qui ont communié au Corps du Christ, ne sont-ils pas le meilleur ostensoir qui soit ? Ne sont-ils pas transfigurés par la présence du Christ ressuscité ? Ne sont-ils pas une icône qui rayonne de la présence de Dieu ?

Notre réflexe de chrétien devrait être d'adorer en eux cette présence.

Mais allons plus loin. Cette présence du Christ, nous avons aussi à la découvrir et à l'adorer dans nos frères et sœurs, dans le pauvre que nous aidons, dans le malade que nous visitons, dans cet inconnu qui ne nous dit rien mais qui a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu.

Et si l'Esprit vit en nous, n'avons-nous pas à l'appeler sur tous ceux que nous rencontrons, pour qu'Il les pénètre de sa paix et de sa joie ?

L'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, comment allons-nous le rencontrer ? N'est-ce pas dans le visage et dans le cœur de nos frères que nous le trouverons, parfois voilé, parfois défiguré par le péché, mais toujours présent ? Et le meilleur don que nous pouvons faire aux autres, n'est-il pas de leur faire découvrir qu'en eux nous respectons leur immense dignité d'enfants de Dieu ?

L'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, qui donne sa vie pour nous, Il est là, au milieu de nous; Il est en nous.

    Frère Jean-Claude, moine de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LE BAPTÊME DU SEIGNEUR

 

Chers frères et sœurs,

La rencontre de Jésus et de Jean est un grand moment de l'histoire sainte : essayons d'y entrer plus profondément.

Jean est un prophète. Le plus grand des prophètes et aussi, le dernier des prophètes, celui qui est situé à la charnière de l'Ancien et du Nouveau, au moment crucial où tout va basculer. Jean a pour mission de préparer un peuple disposé à accueillir le Messie qui vient ; disposé à entrer dans le temps de l'accomplissement des promesses faites à nos pères.

Le prophète est celui qui est totalement livré à la Parole qui le consume, le tourmente, ne lui laisse aucun repos : tel était Jérémie ! Il est appelé à poser des actes qui annoncent l'œuvre que Dieu va réaliser : on voit, par exemple, le prophète Osée épouser une femme qui se prostitue pour signifier que Dieu va épouser son peuple idolâtre, parler à son cœur et le ramener à LUI.

Jean, lui, baptise. C'est ce qui le caractérise. Jean a institué un baptême où l'on vient avouer ses péchés dans la repentance. C'est le moyen qu'il a trouvé pour aplanir le chemin du Seigneur. Tous viennent à lui pour se faire baptiser : les pharisiens comme les publicains ; et même des soldats : c'est un fantastique brassage de population qui afflue vers les eaux du Jourdain.

La rencontre de Jean et de Jésus advient justement au cœur de ce rite baptismal. C'est en ce lieu que Jésus entre en scène.

Jean veut s'effacer devant Celui qui est plus grand que lui. Lui qui n'est pas digne de délier la courroie de ses sandales, il veut s'enfouir, disparaître. Quand le Soleil paraît, quand le Jour vient, on peut éteindre la lampe qui tenait la veille dans la nuit : elle est devenue inutile désormais. Mais voilà que tout bascule, tout s'inverse. Jésus demande à Jean de le plonger dans les eaux du Jourdain. Jean veut l'en empêcher en disant : ' C'est moi qui ai besoin de me faire baptiser par toi, et c'est toi qui viens à moi ! ' A ses yeux, il est inconvenant que Jésus soit assimilé à un pécheur. Le baptême de repentance ne lui convient pas : et quel péché Jésus pourrait-il bien avouer ? Lui qui est sans péché, Lui que nul ne pourrait convaincre de pécher, car Il est le Saint, le Saint de Dieu. Mais Jésus répond : ' Laisse faire, c'est ainsi que nous devons accomplir parfaitement ce qui est juste. "  Parole forte qui exprime la volonté-même du Père, ce pour quoi Jésus a été envoyé. L'attitude résolue de Jésus balaie tous les obstacles, et Jean laisse faire.

Ce 'laisse faire' trouve un écho, une lointaine résonance, à l'autre bout de l'Evangile, dans un événement qui se situe juste avant la Pâque, dans le petit village de Béthanie, tout proche de Jérusalem. Une femme vient d'accomplir un geste surprenant dont Jésus donne lui-même le sens : 'd'avance, elle a parfumé mon Corps pour l'ensevelissement.'  Alors que les disciples s'indignent du gaspillage d'un parfum de grand prix, Il déclare : ' Laissez-la : elle a fait ce qu'il lui revenait de faire.

Le geste de cette femme tout comme le geste du baptiste sont des gestes prophétiques : ils ont pour but d'annoncer la mort et la résurrection du Christ. Mais plus encore, ils annoncent déjà le baptême chrétien que Jésus inaugure aujourd'hui dans le Jourdain.

En effet, celui qui est baptisé est plongé par anticipation dans la mort et la résurrection du Christ. La mort et la résurrection du Christ sont inscrites en lui d'une manière indélébile : c'est ce que l'on appelle le 'caractère' baptismal. C'est pourquoi le baptême n'est jamais réitéré. L'être-pour-la-mort que nous étions tous à notre naissance, est devenu par le baptême, un être-pour-la-Vie, et la Vie-avec-le-Christ, un être qui est passé avec le Christ de la mort à la Vie.

Remarquons que le baptême, tel qu'il est célébré dans l'Eglise, comporte un rite d'immersion dans l'eau, qui renvoie au baptême du Christ dans le Jourdain, puis une onction avec l'huile consacrée, qui renvoie à l'onction de Béthanie. Et ajoutons que le baptême chrétien s'enracine dans le baptême de Jean qui est caractérisé par l'aveu du péché et le repentir. C'est pourquoi la renonciation à Satan, au péché et à tout ce qui conduit au mal est le préliminaire du baptême comme d'ailleurs de tout sacrement. La grâce de Dieu ne prend corps que dans un coeur disposé à l'accueillir.

L'Esprit témoigne alors de cette vie nouvelle en faisant retentir au cœur du baptisé la parole de l'adoption filiale : ' Tu es mon fils bien-aimé ; en toi j'épanche tout mon amour. ' Cette Parole résonne désormais continuellement à une profondeur insoupçonnée. Et le même Esprit lui répond en criant : ' Abba, Père ! 'La Vie trinitaire s'est implantée en nous, telle la Source des eaux vives promise à la Samaritaine. Heureux celui qui sait se tenir au cœur de cette Prière trinitaire dans le flux et le reflux du Souffle divin ! Le désir ardent du Christ passe alors dans sa vie : c'est un feu qui le brûle désormais : désir de passer avec le Christ vers le Père et d'y entraîner avec lui tous les hommes.

    Frère Bernard, moine de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LA SAINTE FAMILLE

 

Chers frères et sœurs,

« La grâce de Dieu était sur lui et Jésus progressait en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes »

De la longue existence de Jésus à Nazareth, une trentaine d'années, ces quelques phrases de l'Évangile sont le résumé, c'est tout ce que nous savons !

C'est sans doute parce qu'il n'y avait rien de plus a en dire... C'était l'existence quotidienne d'un de ces enfants de n'importe quel village de Galilée. Un enfant qui grandissait auprès de ses parents.

Et pour Jésus enfant, puis adolescent, puis jeune homme, il n'y avait rien à dire de plus que pour les autres.

Rien à dire de plus, sauf pourtant ce progrès en sagesse et en grâce, et l'on peut voir dans cette constatation de saint Luc un témoignage de ceux qui ont connu Jésus enfant. Il y eut bien sur cet épisode de Jésus resté au temple de Jérusalem, à l'insu de Marie et de Joseph, qui lui valu un reproche de sa mère ! Mais sa réponse nous indique aussi qu'il eut très tôt conscience de son origine et de sa mission. Et on peut penser qu'il mit à profit ces années obscures à Nazareth pour se préparer à sa mission. Années combien nécessaires et fécondes dans la prière et la lecture de la Bible.

Avant d'être appelé et reconnu comme Seigneur et Christ, avant de passer de ce monde à son Père dans la glorification pascale, Jésus devait non seulement annoncer et enseigner les chemins du Royaume, mais il devait acquérir une expérience d'homme auprès des gens, auprès des choses et des événements ... Il devait acquérir une maturité apprise au long des jours. Il devait aussi se reconnaître dans la Bible, se reconnaître et y découvrir sa mission de serviteur et sauveur.

Jésus a suivi cette loi de la création qui veut que les plus belles éclosions soient précédées d'un long cheminement dans l'obscurité. Il a en même temps sanctifié, donné du prix à cette existence de tous les jours, ingrate et obscure qui est celle de la presque totalité de l'humanité. L'existence de tous ceux et celles qui ont à gagner leur pain quotidiennement et souvent petitement, et qui vivent aussi sans bruit : L'écho de leur nom et la porté de leurs gestes ne dépassent guère l'horizon de leurs proches, on ne parle pas d'eux, mais ce sont eux portant qui font l'armature de notre civilisation.

S'il est difficile de suivre Jésus dans sa vie de prédication, s'il est plus difficile encore d'annoncer avec autant de clarté et de persuasion l'avènement de son royaume ... s'il est même impossible de refaire ses signes, ses guérisons, et de soulager toutes les misères spirituelles et corporelles, il est possible à tous de le rejoindre dans sa vie cachée.

Dans cette vie cachée, cette vie silencieuse et dans ce silence même, il annonçait le royaume. Il l'annonçait par sa piété et par son travail, par sa simplicité et par sa charité.

Le rejoindre ainsi dans cette obscurité c'est déjà le rejoindre dans sa passion, une passion silencieuse et invisible mais qui ouvrira aussi sur la résurrection.

    Frère Albéric, moine de Cîteaux

HOMÉLIE POUR LA NUIT DE NOËL

 

Chers frères et sœurs,

Il nous arrive à tous de recevoir un faire-part de naissance, et c’est toujours une grande joie de partager avec une famille la naissance d’un bébé. On nous dit son nom, on nous dit son poids, sa longueur, la couleur de ses cheveux, et bien sûr le jour et l’heure de sa naissance, et parfois d’autres choses encore…

Ne pensez-vous pas que la page d’évangile que nous venons d’entendre ressemble un grand faire-part de naissance qui a au moins un point commun avec ceux que nous recevons. C’est la joie que nous apporte la naissance de cet enfant : Je vous annonce une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple, dit l’ange aux bergers. C’est le grand point commun avec toutes les naissances, et finalement le seul point commun. Le reste est vraiment bien différent de ce que disent nos habituels faire-part de naissance, si originaux soient-ils.

Voyez par exemple qui fait part de la naissance de Jésus, qui fait part de cette grande joie ? Normalement çà revient aux parents, au papa et à la maman, et aux frères et sœurs s’il y en a. C’est toute la famille qui annonce la grande joie. Ici, rien de pareil. Joseph se tait. Marie se tait. Personne ne prête attention au bébé qui vient de naître. Qui fait part de la naissance ? Un ange, l’ange du Seigneur s’approcha, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté. C’est du ciel que vient le faire-part. On n’a jamais vu çà. Même dans les familles royales, même pour les naissances les plus illustres, on n’a jamais entendu dire que l’ange du Seigneur s’est approché, s’est déplacé des hauteurs des cieux pour faire part d’une naissance. Le bébé dont nous célébrons la nativité cette nuit est vraiment bien comme tous les bébés du monde, et pourtant… ?  

Autre chose qui montre la différence du faire-part de la naissance de Jésus avec tous les autres faire-part. Normalement, on envoie le faire-part aux amis et aux proches de la famille. Là, ce sont des bergers qui le reçoivent. Aucun d’eux ne connaît Marie de Nazareth et Joseph le charpentier. Aucun d’eux ne savait que Marie était enceinte et que le fruit de ses entrailles provenait de l’Esprit Saint. Or voilà que le ciel choisit de s’adresser à eux. Et voyez ce qu’ils font : ils ne discutent pas le message. Ils le reçoivent dans son intégralité : Aujourd’hui, un Sauveur vous est né. Il est le Messie, le Seigneur. Alors ils vont voir, ils courent voir. Ce sont les premiers bons bergers de l’histoire chrétienne : ce qu’ils ont contemplé de leurs yeux, ils vont l’annoncer de leur bouche à tout le peuple. Car cette bonne nouvelle, elle est pour le monde entier.     

Autre chose qu’il faut absolument remarquer dans le faire-part de la naissance de Jésus : ce sont les circonstances qui l’entourent. Elles sont très précises, mais là aussi inhabituelles. Avez-vous déjà reçu un faire-part de naissance qui commence par Au temps où Nicolas Sarkozy était Président de la République française, ni même, pour les plus convaincus de foi catholique parmi nous, un faire-part qui commencerait par Aux jours où le Pape Benoît XVI occupait le siège de Pierre à Rome ? Or c’est bien sur ce ton-là que commence le faire-part de la naissance de Jésus. Il est situé dans l’histoire des hommes, et pas seulement dans la petite histoire locale, mais dans l’histoire toute la terre : En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre. Ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie. Quel contraste entre cette naissance quasiment ignorée des hommes et les circonstances politiques précises du moment ! Et comment ne pas rapprocher ce « premier recensement de toute la terre » avec la naissance du « premier-né » de la Vierge, Celui qui est le cœur et le centre de l’Histoire, le Commencement à partir duquel tout se compte et la Fin pour laquelle tout existe ? Il a recensé 100 brebis dans le ciel. Comment se fait-il qu’il en manque une ? C’est pour cela qu’il vient sur la terre. Il veut absolument la retrouver.   

Une dernière chose me paraît importante à signaler pour voir à quel point le faire-part de la naissance de Jésus diffère de tous les autres. C’est à Bethléem que se passe l’heureux événement. Bethléem, en Judée, bien connue aujourd’hui encore. Tout le monde savait, à cette époque-là, que Bethléem était la ville de David. Ce petit dernier de la grande famille de Jessé, lui aussi était berger. Le Seigneur l’avait retiré de derrière son troupeau pour le faire passer au premier rang en lui conférant l’onction royale. Détail qui ne manque pas d’importance quand on se rappelle ce que l’Ange Gabriel a dit à la Vierge Marie : Tu vas concevoir et enfanter un fils…Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père… Cette mangeoire où l’enfant est couché, est-ce là le trône de David ? Est-ce à mettre dans un faire-part de naissance ? Est-ce qu’on peut parler d’une grande joie quand on a que cela à montrer ? Couché sur tant de misère, qui donc est ce petit bébé ? Couché sur l’autel du sacrifice, qui est cette victime ?

Chers frères et sœurs, c’est l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Tous nos faire-part se raccrochent à lui, y compris ces vœux de Bonne Année 2008 que nous allons bientôt échanger. Nous sommes les bergers qui entendent cette nuit l’annonce de Noël, cette grande joie pour toute l’humanité. Qu’allons-nous en faire ? Je sais ce qu’en font trois femmes en ce moment, trois religieuses. Juste en ce temps de Noël, elles commencent à vivre au 10e étage de l’un de ces immeubles d’un quartier chaud de la banlieue parisienne. Peut-être des voitures vont-elles brûler cette nuit ? Mais ce ne sera pas du même feu que celui qu’elles allument. Celui-là vient de Bethléem et personne ne peut l’éteindre. Feu divin, il chante la gloire de Dieu et annonce aux hommes la paix. Voilà ce que veut faire avec nous l’amour invincible du Seigneur de l’univers.

    Frère Olivier, Abbé de Cîteaux